La valeur des mots Imprimer Email

Une prise de position parue dans le Nouvel Observateur du 23-29 septembre 1993 et qui est toujours d'actualité

Avec les mots, on peut prendre position, s'engager, car les mots ont une valeur qui évite le malentendu. Si l'on purifie, on fait un acte qui nettoie et doit rendre pur – par définition – ce qui ne l'est pas (le feu peut servir ou l'eau de javel, selon le cas…). Dans la religion catholique, le pêcheur se purifie l'âme de ses fautes par la confession. Jamais on ne purifie, on ne nettoie ce qui n'est pas entaché, sali. Ou bien les mots n'ont plus de sens.
Or, voilà des années que l'on peut lire et entendre cinquante fois par jour des détails atroces sur ce que tout le monde nomme la « purification ethnique  ». Même ceux qui en sont indignés emploient cette expression révoltante. Qui a songé qu'en l'utilisant il cautionnait le fait  ? Elle sous-entend par ses mots même qu'il existe des ethnies pures et d'autres qui ne le seraient pas. Jusqu'à Simone Veil qui reprend comme tout le monde l'expression pour en dénoncer le contenu. Que ceux qui, assassins, veulent nettoyer la planète d'une catégorie de ses habitants en leur faisant la guerre l'emploient, d'accord, mais laissons-leur ces mots qui accompagnent leurs actes ! Et que les autres, nombreux, qui s'en indignent et s'en révoltent, appellent ces massacres par leur nom : «  L'assassinat ethnique  ». Alors, à dire le mot juste on s'engagera puisqu'on n'aura pas le même vocabulaire pour désigner le même acte selon qu'on sera du côté des tueurs ou du côté de ceux qui en dénoncent la barbarie.

Brigitte Lozerec'h, 1993

 
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