| Naît-on écrivain ? |
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Ma mère perdait patience à régenter sa pléthore d’enfants. Pourtant, cela ne l’empêchait pas, entre deux colères, d’organiser des jeux de société, secondée par ses filles aînées. Principalement des chants, des poèmes à réciter devant la parentèle, des comptes-rendus de promenades écrits sur des feuilles de brouillon et des dessins que nous placardions aux murs. Les deux m’ont appris les mots pour formuler toute pensée, pour désigner toute chose, sans savoir que mes tourments m’inclinaient à capter surtout ceux qui pouvaient m’aider à les exprimer. Mais la peur de les sortir de moi était telle que je préférais me persuader que j’étais d’un naturel sot. Jusqu’à ce que des forces profondes comme le bouillonnement souterrain de la lave d’un volcan fassent jaillir de moi la vérité de ma vie clandestine au sein de ma propre famille que j’avais essayé de refouler. C’était trop tard, j’avais pris l’habitude de voir le monde sous un angle à jamais singulier : tantôt féerique pour supporter le minable regard que je portais sur mon mensonge permanent, tantôt affreusement désespéré, frôlant des abysses où je voulais sombrer. La rencontre des autres auteurs, mon admiration pour le style de certains, mes propres heures passées devant des pages sur lesquelles courait mon stylo, tout cela devenait mon existence à l’âge où mes congénères se lançaient dans la vie de couple et cherchaient à monter dans la hiérarchie au sein de leur vie professionnelle. En somme, je recherchais ce que j’avais appris à la maison : la langue française au service de l’expression de moments forts dans une vie humaine. La mienne ou celle des autres.
Brigitte Lozerec'h, 2009 |



