Trait pour Traits - L'origine du livre Imprimer Email

Famille DubourgMon étonnement devant un tableau sinistre de Fantin-Latour au musée d'Orsay a tourné à l'obsession. Dans un salon Second Empire, un vieux couple et ses deux filles (entre vingt et trente ans ?), tous vêtus de noir semblent hébétés dans la tristesse : « La famille Dubourg » disait l'intitulé du tableau.


La plus jeune des deux sœurs, une jolie rousse, vêtue d'une houppelande et coiffée de son chapeau noir y occupe le premier plan. Elle ajuste un gant en fixant le visiteur d'un regard inquiet et pourtant accrocheur, tandis que ses parents sont sur le canapé et leur fille aînée derrière eux. J'ai songé au peintre qui réalisait le tableau. C'est lui qu'elle regardait ainsi lors de la pose (à moins qu'il ne lui ait inventé cette expression ?). J'ai eu l'impression de m'être immiscée entre eux, recevant en plein cœur, par son attitude, les affres d'une passion amoureuse entre l'artiste et elle. La famille semblait résignée sous le poids d'un malheur.

Charlotte DubourgPlus loin, deux cadres m'ont attirée : des portraits des sœurs Dubourg. Côte à côte, ils avaient l'air de me confirmer, ce que j'avais imaginé. La rousse demeurait séduisante, mais accablée de tourments guettant on ne sait qui, sur sa gauche, hors du cadre. J'ai pensé qu'elle attendait son amant avec angoisse. Une étiquette indiquait : Charlotte Dubourg. Je me le suis tenu pour dit.

Son aînée, plus réservée, concentrée sur une lecture, semblait extraite du monde matériel, détachée des choses qui n'étaient pas de l'esprit. Elle s'appelait Victoria Dubourg. Seulement ce qui était ajouté sous son nom m'a alertée : « épouse de l'artiste ». Une excitation imprévue m'a fait imaginer, alors, que le peintre était tout bonnement l'amant de sa belle-sœur et que celle-ci ne pouvait dissimuler les anxiétés que lui infligeait la clandestinité. J'ai senti la force morale de Victoria, la femme légitime qui, j'en étais convaincue, était trahie et qui avait l'air de garder sa dignité en serrant les dents, le regard dans sa lecture pour prendre de la hauteur. Comme si elle attendait avec sagesse la fin de la passade sentimentale de son époux pour Charlotte.

J'en ai conclu que dans le grand tableau précédent, la famille Dubourg portait le deuil du bonheur. Alors, j'ai laissé mon imagination continuer à vagabonder, se nourrir de mes expériences, des confidences reçues ou de mes lectures, et me pousser à entrer dans la peau de Victoria. Une histoire de rivalité entre sœurs s'est mise à m'envahir au fil du temps jusqu'à l'obsession. Il fallait que je m'en délivre par l'écriture. Passionnée et envieuse des artistes peintres, j'ai accompagné mon héroïne au plus près des affres de la création. J'ai approché les usages et le parler de l'époque charnière et foisonnante des XIXe et XXe siècles.

 

Brigitte Lozerec'h, 2009

 
Conception/Réalisation : Culture Numérique